176 p., Editions Charles Hérissey, collection Mémoire de Paris, Evreux, 2002. 18 euros.
C'est à la barrière de Sèvres, au nord du village de Vaugirard, que s'élevait Le Grand Salon.
Connu de tout Paris, ce fut un restaurant réputé, une salle de bal animée, le cadre d'innombrables mariages et banquets festifs de maraîchers et d'artisans, d'imprimeurs ou de typographes parisiens.
Le peintre Fragonard s'y est marié. Bailly, le premier maire de Paris, en fait mention dans les colonnes du Moniteur Universel. Le sculpteur David d'Angers y offrit à la typographie parisienne la statue de Gutenberg que l'on peut toujours voir devant l'Imprimerie Nationale.

Gambetta, Jules Vallès, Vésinier, Rochefort et bien d'autres le fréquentèrent et y animèrent de nombreuses réunions préludant à l'avènement de la IIIème République. Vivant au rythme de l'Histoire de France, Le Grand Salon fut durant plus d'un siècle un lieu de débats et d'idées. C'est tout un pan de la mémoire de Paris qui nous est restitué.
Sur ordre du préfet Poubelle, il fut rasé en 1885 pour percer l'actuelle rue des Volontaires.

Petit maraîcher dans le jardin du Grand Salon à Vaugirard
Dessiné par Henri Ragache, 1863
Appel aux lecteurs, aux collectionneurs et aux chineurs
Le Grand Salon a fonctionné sans discontinuer à Vaugirard de 1765 à 1885 soit pendant plus d’un siècle. Il s’y est déroulé de très nombreux mariages, des concerts, des bals publics ou privés, des meetings, des « repas de corps » comme ceux des imprimeurs ou des tailleurs de pierre. Il est donc très probable que de nombreux éléments permettant de retracer la vie très riche de ce lieu si fréquenté restent à découvrir dans des archives privées, publiques ou chez des collectionneurs. L’auteur de ce livre recherche donc des menus et papiers à en-tête (factures), des publicités, des couverts, de la vaisselle, des affiches (car on donnait aussi des concerts au Bal Ragache) ou toute représentation (peintures-gravures-photographies-croquis) de l’extérieur du bâtiment (la façade – les grands escaliers – les salles de billard) ou de l’intérieur du Grand Salon.
Cette vaste bâtisse aujourd’hui détruite mais encore présente dans la mémoire de certains peut être répertoriée suivant les documents sous diverses appellations dont les plus fréquentes sont
Le Grand Salon de Vaugirard, le Grand salon Ragache mais aussi le Bal Ragache ou encore La Salle Ragache suivant les périodes de l’Histoire.
En vous remerciant par avance de faire parvenir toute information à ce propos à Gilles RAGACHE, éditions CPHF, BP 90095, Antony 92164 Cedex, qui transmettront.

« L’été, dès le troisième quadrille, tous les danseurs et l’orchestre lui-même étaient en bras de chemise… »
En 1884, alors qu’à Vaugirard la longue aventure - plus que centenaire - du Bal Ragache touchait à sa fin, un journaliste et écrivain fort connu en son temps, Pierre Véron, écrivit un article chaleureux dans le très sérieux « Monde Illustré » pour le regretter. Voici ce qu’en vieux parisien il en pensait :
« Décidément c’est un effondrement général. Ils disparaissent tous l’un après l’autre, les anciens rendez-vous de folle compagnie. Ils disparaissent tous, qu’il s’agisse de plaisir élégant ou de plaisir populaire. On annonce la fermeture du bal Ragache. Ragache forma jadis un trio célèbre avec Tonnelier et Constant. Les trois mousquetaires de l’avant-deux.1
Tous les trois étaient établis sur la rive gauche. Constant faisait les délices du quartier Montparnasse. Tonnelier régnait sur la chaussée du Maine. Ragache égayait Vaugirard.
Comme Tonnelier, il cumulait bal et restaurant. En ce temps-là, c’était le triomphe du « Salon de cent couverts pour noces et festins ».2
La gaieté choisissait ces lieux d’ébats parce qu’alors la chaussée Vaugirard, comme la chaussée du Maine, donnait l’illusion de la campagne. On était hors barrière. C’était tout ce que demandait la naïveté de ces braves gens désireux de s’amuser.
Depuis le recul des murs d’octroi, tous les établissements de ce genre n’ont fait que végéter.
Comme la folle joie ne donnait plus en proportion suffisante, Ragache avait annexé le politique à son répertoire. Le salon de cent couverts, qui ne servait plus aux joyeusetés des conjoints, servait aux querelles des réunions publiques.
Mais il paraît que, si les réunions publiques tiennent de la place, elles ne donnent pas de profit.
Le dénouement est arrivé, fatal et prévu.
Elles sont à regretter, en somme, ces guinguettes du bon vieux temps ; elle est à regretter, cette belle humeur à la bonne franquette qui se tenait pour ravie quand elle avait, dans sa soirée, bu ses trois saladiers de vin chaud et transpiré son litre.
Chez Ragache, les vains ornements, les coquetteries inutiles étaient complètement inconnues.
Je ne sais pas trop si une mise recherchée n’aurait pas été refusée au contrôle. On se démenait avec conviction, au son d’un orchestre dont, bien évidemment, le Conservatoire n’avait pas fourni les virtuoses.
Un piston obstiné – qui j’en répondrais, n’avait jamais provoqué de conflit entre M. Ambroise Thomas et M. Arban3 – présidait à ces chorégraphies sans poses. Quant à la demoiselle, elle avait une robe neuve, elle n’hésitait pas une seule minute à se mettre son mouchoir à carreaux autour de la taille, pour empêcher les mains de son cavalier de déteindre sur sa toilette. L’été dès le troisième quadrille, tous les danseurs et l’orchestre lui-même étaient en bras de chemise. En voilà qui pratiquaient le proverbe : Où il y a de la gêne, il n’y a pas de plaisir !
Cette simplicité bon enfant se démode de plus en plus. On danse moins, on politique davantage. Je ne suis pas sûr qu’on y gagne. »
Article de Pierre-Louis Véron –écrivain et journaliste parisien (1831-1900) – publié dans « Le Monde Illustré » du 9 août 1884.
1 L’avant-deux est une danse populaire collective encore très pratiquée dans tout l’ouest de la France. De la même famille que le quadrille, elle connut un grand succès à Paris au XIXe siècle.
2 En fait dans la grande salle du premier étage on pouvait servir plusieurs centaines de « couverts assis » pour les grand banquets festifs.
3 Ambroise Thomas et Jean-Baptiste Arban étaient deux sommités du Conservatoire de Paris sous le Second Empire.