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Né en 1946, Gilles Ragache est passionné d'Histoire depuis l'enfance.
Diplômé de Sciences-Po Paris, Gilles Ragache s'intéresse plus particulièrement à l'Histoire contemporaine de la France.

Gilles Ragache a publié plusieurs ouvrages consacrés à la Seconde guerre mondiale, et plus largement à la vie politique, militaire et culturelle des années 1930 à 1970.
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Voir notre rubrique "Histoire et Littérature"
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par Gilles Ragache

Au fil des pages de « L’œil vert de la radio »1 que connaissent bien nos lecteurs, j’ai convoqué nombre de souvenirs d’enfance des années 1950, souvenirs qui sont aussi ceux d’une génération élevée un peu en vrac dans le monde précaire de l’après-guerre. Dans un chapitre consacré aux boissons familiales (« Chapeaux Primior et bouchons Préfontaines »), j’y évoque le goût de réglisse du Coco Boer avec lequel on aromatisait l’eau de la cantine servie dans des verres Duralex. Je conserve aussi en mémoire le gros vin rouge (11°) coupé d’eau que l’on buvait à table en nous appuyant sur les recommandations de Pasteur qui aurait affirmé que « le vin est la plus saine et la plus hygiénique des boissons ». Incontournable Pasteur, ce grand pourfendeur de microbes, que les brasseurs appelaient eux-aussi à la rescousse pour vanter les mérites de leur bière. Ainsi la maison Dumesnil avait-elle fait graver, sur chaque cannette en verre brun, qu’en 1871 « Georges Dumesnil, arrière-grand-père des brasseurs avait fait appel à Pasteur » précisément pour produire une bière… « pasteurisée » ! Nous, les gamins issus de la guerre, vivions tout cela dans une certaine insouciance et une bonne humeur ambiante où le mot « diététique » était encore bien peu employé…
Mais en ces temps troublés par l’irruption du coronavirus, il m’est brusquement revenu en mémoire le souvenir d’une autre épidémie aujourd’hui bien oubliée qui a sévi en France de 1956 à 1959 : « la grippe asiatique ». Ressurgit alors le souvenir d’une boisson très répandue à l’époque dans les familles modestes : le Quinquina. En effet dans la rue, sur de grandes affiches comme sur une foultitude de publicités bariolées (buvards, protège-cahiers, chapeau de papier…), on nous incitait vivement à consommer du Quinquina sous toutes ses formes. Il était instamment recommandé aux enfants et aux hommes comme aux mères de famille. Quant aux militaires « servant aux colonies », on leur affirmait que c’était un moyen efficace de lutter contre « les fièvres ». On nous présentait le Quinquina comme une boisson tonique (« Le quinquina donne de l’appétit aux grands et aux petits ! »), fortifiante (« La Quintonine donne bonne mine ! ») et pour les adultes comme un apéritif bon pour la santé (Saint-Raphaël, Dubo- Dubon- Dubonnet…). Ce qui de nos jours peut sembler incongru…
1 Gilles Ragache : « L’ Oeil vert de la radio – Nos années 50 ». CPHF Editions. Réédition 2019.

De son côté, un peu méfiant et hautain, une partie du corps médical doutait de l’efficacité de ces « remèdes de grands-mères » mais considérait cependant un des composants du Quinquina, la « quinine », comme un médicament efficace sinon contre toutes les grippes, du moins contre « les fièvres ». Mais quand on a la grippe, on a de la fièvre. Alors où était la vérité ? On ne savait pas trop et dans le doute on se tournait vers le Quinquina…
Mais alors, qu’elle est donc la véritable histoire du Quinquina, cette mystérieuse écorce déjà connue des Incas, issue d’un arbre du Pérou ? Comment, quand et pourquoi est-il parvenu jusqu’à nous ? Quelles vertus thérapeutiques lui a-t-on attribué au fil des siècles au point qu’un de ses dérivés, la quinine, puisse apparaître de nos jours comme un élément d’un possible traitement contre le coronavirus ? Du moins comme un espoir…
Sans prétendre à une analyse médicale ou de pharmacopée, hors de nos compétences, remontons en historien le cours des siècles. Voyons comment fut utilisé ce mystérieux Quinquina avant qu’il ne tombe dans un relatif oubli au XXIe siècle. D’où venait-il exactement et comment fut-il finalement reconnu en France sous le règne de Louis XIV qui en racheta le secret ?
Quand les Jésuites s’inspirent des Indiens… (1604 – 1642)
Bien avant l’arrivée des Européens dans les Amériques, des Indiens incas vivant dans l’actuel Pérou et en Bolivie avaient déjà constaté que malgré son amertume, l’eau de mares dans lesquelles avaient macéré des branches de quinquina avait des effets bénéfiques contre certaines maladies, en particulier les redoutables fièvres endémiques qui sévissaient dans bien des régions d’Amérique. Au XVIIe siècle, alors que les Espagnols consolident leur implantation dans la région, l’Ordre des Jésuites y installe de nombreuses missions. Dans l’une d’entre elles, à Lima, arrive de Rome en 1604 un frère volontaire d’origine italienne, Agostino Salombrini. Il va alors jouer un rôle décisif pour faire mieux connaître les vertus thérapeutiques du Quinquina. En effet, sur le conseil des Indiens, le jeune Agostino en acclimate plusieurs pieds dans le jardin d’herbes médicinales qu’il entretient soigneusement au collège Saint Paul de Lima. Pendant 38 ans, le frère pharmacien-jardinier développe ainsi la culture du Quinquina et d’autres plantes dont il a bien perçu les vertus médicinales. A partir de 1620, il envoie des plans de Quinquina à d’autres missions de la région, au Chili, au Paraguay, en Bolivie… Avant sa mort, en 1642, il a aussi fait parvenir quelques ballots d’écorce de Quinquina à Rome où sévissent des fièvres chroniques. Le remède semble efficace et, dès lors, il se répand peu à peu en Europe comme fébrifuge. Le Quinquina (en particulier dans les variétés rouges et jaunes) commence donc à être connu au-delà des Amériques, en particulier en Italie sous le sobriquet un peu moqueur de « Poudre des jésuites ». Et pourtant, sans que l’on puisse l’expliquer scientifiquement, l’écorce de Quinquina a bel et bien des effets bénéfiques, confortés par des récits semi légendaires. C’est ainsi que dès 1638 a circulé en Espagne le récit de la guérison d’une comtesse de Cinchon qui aurait été l’épouse du vice-roi du Pérou. Guérie, elle aurait rapporté quelques sachets d’écorce de Quinquina en Europe où il circula alors (en petite quantité) sous le nom de « Poudre de la Comtesse ».1 Vrai, faux ou embelli, ce récit témoigne de ce qu’au milieu du XVIIe siècle, le Quinquina commence à être connu en Europe, surtout dans les milieux aristocratiques, et même au-delà du monde latin jusqu’en Angleterre.
C’est ainsi qu’en France, pendant tout son règne, Louis XIV va s’intéresser personnellement au Quinquina, lequel va s’inviter subrepticement au château de Versailles. En effet Louis XIV est très inquiet pour la santé du Grand Dauphin Louis qui, tout comme lui-même et une partie des nobles de la Cour, souffre de fièvres. En 1679 il fait donc venir à Versailles un médecin anglais, Robert Talbor (ou Talbot), qui s’est fait connaître en soignant efficacement « de la fièvre » le roi Charles II d’Angleterre. Talbor parvient à guérir assez rapidement le Dauphin puis soigne à plusieurs reprises Louis XIV lui-même en lui administrant à intervalles calculés des décoctions d’écorces dont il souhaite garder le secret. Eclate alors une controverse à la Cour, « la querelle du quinquina ». Elle va durer plusieurs années, en particulier entre Talbor et Nicolas de Blégny, un des médecins du roi qui publie en 1683 un ouvrage intitulé « Le remède anglois pour la guérison des fièvres ». Blégny admet que le remède à base d’écorce de quinquina puisse être efficace, mais rappelle qu’il n’a rien « d’anglois ». Pour lui il s’agit simplement d’une variante de « la poudre des jésuites » administrée en l’associant à du vin de Bourgogne et à divers ingrédients pour en faire passer l’amertume. Et surtout en régulant, espaçant et dosant bien les prises, ce qui est une nouveauté. Toutefois Louis XIV, convaincu de l’utilité de ce remède qu’il a lui-même pris avec succès, parvient à force d’insistance à racheter sa formule à Talbor. Il lui en coûtera la belle somme de 48 000 livres et une confortable pension à vie de 2000 livres par an versé au médecin anglais. Pourtant Louis XIV n’agit pas dans un but lucratif ou personnel. Il est soucieux de faire profiter de ce remède le plus grand nombre de ses sujets en améliorant leur état de santé. En 1687 il subventionne donc la publication d’un ouvrage imprimé à Versailles intitulé « Manière de se servir du Kinkina », puis en 1689 d’un autre : « Les admirables qualitez de kinkina, confirmées par plusieurs expériences. »2 Le Quinquina qui figurait en force dans le remède de Talbor, et surtout dans celui des Jésuites, fait ainsi son entrée officielle en France et devient très à la mode malgré son prix élevé. Fagon, l’un des médecins du roi, ajoute ses propres réflexions à ce sujet dans un écrit de 1705 contre l’avis d’un autre médecin royal, Daquin qui pour soigner les fièvres demeure, il est vrai, un chaud partisan des purges, des saignées et de la diète … Pendant ce temps, le Quinquina a gagné du terrain à la Cour au point que La Fontaine lui a consacré un poème et, à la demande du roi, on développe la culture des plantes médicinales au Jardin des Plantes de Paris ainsi qu’au « Potager du Roi ».
A la recherche de « L’arbre aux fièvres » (1735 – 1738)
Sous le règne de Louis XV, l’Académie des Sciences prend l’affaire au sérieux. En 1735, elle envoie dans le lointain Pérou une forte expédition scientifique destinée initialement à effectuer des mesures du méridien terrestre ainsi que des observations astronomiques et géographiques. Pourtant, sous la direction du géographe La Condamine et du médecin botaniste Joseph de Jussieu, qui travaillait alors pour le Jardin des Plantes de Paris, les savants sont également chargés d’examiner ce que l’on désigne encore en France comme « L’arbre aux fièvres ». Effectivement, en passant aussi par l’actuel Equateur puis la forêt d’Amazonie et la Guyane, La Condamine parvient à examiner des plants de Quinquina et à en rapporter des échantillons à Paris. En 1738, La Condamine fait publier en France un mémoire intitulé « Sur l’arbre du Quinquina » d’après les observations qu’il a effectuées à Loja (actuel Equateur). C’est ainsi que le botaniste Linné pourra enfin baptiser ce qui était encore souvent appelé le « Kina-Kina » du nom savant de « Cinchona officinalis », lequel figure toujours dans les répertoires de plantes.3 Une forme de reconnaissance scientifique tardive même si la majorité des usagers persistent à l’appeler tout simplement « Quinquina ». A la fin du XVIIIe siècle, des colons français séjournant aux Indes, en particulier à Pondichéry, utilisent à leur tour, de manière satisfaisante, l’écorce de Quinquina pour lutter contre les fièvres qui sévissent dans la région.
Un pas décisif : Du Quinquina à « la quinine » (1820)
Au siècle suivant, l’empereur Napoléon Ier encourage à son tour l’usage du Quinquina, en particulier dans ses armées. Le blocus continental, qui gêne le ravitaillement en provenance des Amériques, n’en stoppe pas l’usage et lors de la guerre d’Espagne Laubert, pharmacien en chef, est chargé d’en distribuer aux soldats atteints de fièvre. Personnellement convaincu des bienfaits du Quinquina, l’Empereur fait même placarder en 1809 des affiches dans plusieurs villes de France atteintes par le paludisme, en particulier à Marseille. Il s’agit d’organiser des distributions gratuites afin d’inciter les habitants à en consommer.
1 Ce récit légendaire sera repris plus tard et popularisé en France par la comtesse de Genlis dans « Zuma ou la découverte du Quinquina » un conte qui met en scène une énigmatique princesse indienne, Zuma, devenue très proche de la comtesse Cinchon…
2 Ouvrage anonyme publié à Paris chez Jouvenel.
3 Un nom qui rappelle étrangement celui de la mythique « princesse Cinchon »…

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Quinquina et Quintonine
Nos lecteurs se souviennent…
"J'ai pris connaissance de l'excellent article de Gilles relatif au "Quinquina". Il me rappelle des moments heureux de mon enfance, quand ma grand-mère maternelle, une fois par jour, nous distribuait, à mes cousins et à moi-même, le fameux fortifiant, la "Quintonine"... dont j'étais particulièrement friand malgré sa légère amertume, certes amortie par l'apport de quelques gouttes de vin rouge. Cela devait se passer au début des années 50, chez les grands-parents, sur les hauteurs de Cherbourg, pendant les vacances d'été. Sourire aux lèvres comme d'habitude, Grand-mère y allait toujours du charmant refrain que voici : "Avale ça, mon garçon, si tu veux devenir un bel homme!". Une occasion de penser à elle, depuis longtemps disparue, ainsi qu'à mon autre grand-mère, paternelle, qu'on appelait "Mémère" qui, elle aussi, réjouissait nos palais, reine qu'elle était, par exemple, du "veau au jus". Merci, ami Gilles, de m'avoir permis ce retour à mes jeunes années. Ah oui c'est loin, c'est loin tout ça ... Allons, allons, pas de nostalgie !"
Guy P. (Normandie)
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"Pour moi le quinquina évoque la Quintonine et me plonge dans des souvenirs des hauteurs de Montsapet en Savoie quand François, le frère de lait de papa, réclamait sa Quintonine à sa femme sur les coups de midi. Il prenait un air guilleret ne souffrant aucune remarque puisque c'était prescrit par LA SCIENCE. Agnès, sa femme, obtempérait, d'un air renfrogné, pas tout à fait dupe du stratagème mis en place pour se payer un apéro tous les midis. C'était vraiment très drôle !"
Sylviane T. (Savoie)
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"C'est avec un grand intérêt que j'ai lu votre article sur le Quinquina, qui complète très utilement les recherches que j'avais faites au sujet de cette plante. L'évocation de la Quinine a réveillé en moi des souvenirs d'enfance, comme chez vous "l'oeil vert de la radio". Ce premier opus m'avait d'ailleurs déjà stimulé les méninges (ou plutôt les amygdales, siège de émotions et relais de la mémoire). La quinine, c'est pour moi, jeune garçon entre 5 et 13 ans, des souvenirs d'Afrique Equatoriale, AEF comme on disait alors. Pendant ces années, j'ai été soumis au traitement préventif, avec mon petit comprimé laqué rose tous les midis. Mon souvenir est d'une part gustatif, horrible amertune qui nous forçait à avaler le comprimé sans surtout le croquer. Je revois également la belle boîte grise contenant ces pastilles, avec son impression rouge et grise représentant Pelletier et Caventou, les deux pharmaciens qui ont contribué à la diffusion de ce traitement salvateur.
Ce souvenir a d'ailleurs été réactivé lorsque, plusieurs années plus tard, étudiant en Médecine à Paris, j'ai été amené à plusieurs reprises à passer des examens dans un Centre dédié à cet effet, proche de la Faculté de pharmacie, en haut du Boulevard Saint-Michel. En effet, devant l'entrée de ce Centre, il y a une statue commémorative en honneur de ces deux grands hommes. Je pense être redevable à deux titres à la Quinine : pour m'avoir protégé du palu dans mes jeunes années, et peut-être pour m'avoir accompagné dans mes examens, Boulevard Saint-Michel, dans les années 60."
Pierre D. Médecin retraité.
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Cher Gilles, effectivement notre génération a bien connu le quinquina du dimanche, Mon grand père paternel, je me souviens, disait : "Une petite larme de quinquina dans le chabrot après la soupe!" Et pour nous les enfants “Juste une petite cuillère !”
Jean-François G. dit JEF (Bordeaux)
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J'ai lu avec beaucoup d'intérêt votre papier sur l'histoire de la quinine extrêmement documenté et très agréable à lire. Je dois dire qu'en tant que médecin à la retraite j'ai été doublement passionné car ce sont des choses que n'apprennent pas les étudiants en médecine et pourtant combien de plantes sont à la base de médicaments. (…) Comme notre ami Guy, et bien qu'un peu plus jeune que lui, je me souviens bien de toutes ces publicités autour des apéritifs et du slogan "La quintonine donne bonne mine !". C’est sûr que c'était meilleur que l'huile de foie de morue !
Docteur R. (Normandie)

